25 janvier 2007

Là, tout n’est que désordre et beauté


Un renard, perdu sur la page blanche, pointe son malin museau. Son poil est fauve, d’un crayonné pastel-charbon délicieux pour l’œil. C’est ainsi que débute La volupté de Blutch, par le plaisir des yeux. La suite, elle, est tout sauf prévisible.

Jusqu’ici, et pendant la dizaine de pages qui suit, tout va bien. Un gendarme, un président de région et son directeur de cabinet discutent d’une inquiétante chasse à l’homme-bête : «Et vous menez une battue, je suppose? Affirmatif, avec le soutien des chasseurs de la région». Puis, c’est doucement et sans prévenir que l’absurde, le délire, l’univers Blutch s’immisce, comme une luxure qui perturbe un peu. Le directeur de cabinet est abandonné en pleine campagne; il erre à la recherche d’un réseau pour activer son cellulaire, et lorsqu’enfin «ça passe», perdu à la tombée de la nuit, il appelle son amante pour la supplier de le laisser «encore au moins une fois voir [sa] chatte multicolore». Les chasseurs débarquent en ville. La bête qui rôde tourmente les âmes féminines de la province… Entre plaisir et culpabilité.

Auteur plus mature que jamais, Blutch assume – sans concession, serait-on tenté de dire, mais peut-être est-ce tout le contraire? – ce qui lui traîne dans les recoins de la tête. Il n’hésite pas à convier un bestiaire de singe et lion pour jouer avec ses peurs et ses fantasmes. Le pouvoir et la sexualité se mêlent, et ça dérange.

Si la forme, d’une bichromie rouge et noir absorbante, est magnifique – plus aboutie que dans son précédent C’était le bonheur, plus personnelle que dans Vitesse Moderne, l’album qui avait donné à Blutch son étiquette d’artiste du mouvement –, le fond est néanmoins difficile à suivre. L’histoire est encadrée de mystérieux prologue et épilogue : un jeune garçon crie, presque désespérément, pour que le père lui accorde son regard. Une œuvre sur l’inconscient? Pourtant, ce n’est ni Freud ni Lacan, mais de Gaulle qui est invoqué pour l’épigraphe : «Ma mission m’apparut d’un seul coup, claire et terrible».

Il faudra que l’on m’explique. Oui, que l’on m’explique beaucoup de choses sur La Volupté… Est-ce parce que son univers trouble est particulièrement masculin qu’il me semble impénétrable? Et m’expliquer pourquoi, étrangement, il est possible de prendre beaucoup de plaisir à lire cet album qui donne froid dans le dos, sans cependant n’en comprendre une traître idée.

La Volupté, Blutch, Éditions Futuropolis.