22 février 2007

Devenir VJ

Des ateliers pour apprendre le mixage de la vidéo en direct
Un article publié dans Quartier libre

Avant, tout le monde voulait être DJ. Maintenant, tout le monde veut devenir VJ. Si bien que depuis cet automne, la Société des arts technologiques et l’Université de Montréal donnent des ateliers de formation pour découvrir l’art de mixer la vidéo en direct.

Il est 23 h, le gratin du cinéma se trémousse, verre à la main, en cette soirée de clôture du Festival du nouveau cinéma. Les guitares rock du groupe Creature s’échauffent, mais, étrangement, le public regarde ailleurs. Un peu plus haut en fait, vers cinq écrans disposés autour de la scène où défilent des projections abstraites et diverses. Dessins animés aux couleurs étranges, femmes sorties des années soixante, mosaïques de paysages… Le tout, surtout, au rythme de la musique. «On les emmène ailleurs», murmure Cédric Chabuel, l’auteur de ce courant coloré. Caché dans la régie, derrière deux lecteurs DVD portables, il jongle avec ses disques d’images. «Les gens ne comprennent pas encore bien ce qu’on fait… Il y a toujours quelqu’un pour nous demander de passer Madonna!», raconte le VJ – pour Video Jockey – connu sous le nom d’artiste Ouananiche. Son leitmotiv : «Seuls les poissons morts suivent le courant». Pour lui, pas question de mixer des extraits récupérés tels quels sur Internet : il utilise ses propres créations et retravaille des images libres de droits. Cédric Chabuel, diplômé d’une école parisienne de son et image, est un autodidacte en matière de VJing. C’est le cas de tous les VJ professionnels à l’heure actuelle, mais ce ne le sera sans doute plus pour la prochaine génération…

Ateliers introductifs


La discipline devient sérieuse, et certains ont flairé là l’occasion de démarrer son enseignement. L’automne dernier, la Société des arts technologiques (SAT) et le Service des activités culturelles de l’Université de Montréal ont eu, sans se consulter, la même idée : offrir des ateliers pour maîtriser les logiciels de mixage d’image en direct et donner le courage aux VJ néophytes de se lancer. Catherine Knoppers-Turp, l’artiste qui donne la formation à l’UdeM, devient «prof» pour la première fois. Son atelier ne dure qu’une journée, en conséquence elle «survole» ce qu’est le travail du VJ, en commençant par rappeler les bases du montage vidéo, même si l’Université recommande que les personnes inscrites aient déjà ce genre de connaissances. Un travail très important, selon elle : «On oublie souvent qu’avant la performance en direct du VJ, il y a des heures de préparation derrière la caméra et devant l’ordinateur.» C’est Sylvain Fortin, responsable des ateliers «Cinéma et médias» de l’UdeM, qui a eu l’idée de mettre en place le cours de VJing : «Cela devient de plus en plus populaire, non seulement dans le milieu de la musique, mais aussi dans la danse, le théâtre… Et surtout, de tels cours ne se donnaient nulle part ailleurs!» À la SAT, un atelier «VJ 1» aura lieu en février. Au programme : les logiciels utiles, les branchements compliqués, et la philosophie de cet «art», comme le qualifie Joseph Lefèvre, directeur des résidences de la SAT et animateur de l’atelier. Là encore, il ne s’agit que d’une courte introduction.

De l’autre côté de l’Atlantique, certaines écoles voient plus grand. Par exemple, le SAE Institute de Paris – un centre de formation en son, vidéo et multimedia – a décidé d’ouvrir un programme de formation de trois mois à temps plein. Devant ce projet, plusieurs membres de la communauté des VJ restent perplexes. Cédric Chabuel souligne que «pour apprendre leVjing, toute la technique peut se trouver sur Internet. Ce qu’il faut savoir faire, c’est des belles images. Or, il existe déjà des écoles pour cela». Catherine Knoppers-Turp ne croit pas non plus que l’on puisse apprendre à devenir VJ dans un cours. «Un VJ, c’est quelqu’un qui a une passion pour la vidéo et la performance en direct. On peut apprendre la technique dans un cours, mais il faut faire ses preuves soi-même au niveau créatif.»

Vivre du VJing

Né au début des années 1990 sur la scène de la musique techno, le Vjing a vu son nombre d’artistes exploser depuis deux ans. «C’est fou! s’exclame Catherine Knoppers-Turp. Avant, je pouvais presque compter ceux de Montréal sur mes doigts». À la SAT, Joseph Lefèvre est en contact avec une centaine d’artistes locaux. «Aujourd’hui n’importe qui peut s’improviser VJ en achetant un ordinateur, explique-t-il. Mais à la SAT, on essaye d’inculquer une culture, de mettre la barre assez haut au niveau de la création.» Après beaucoup de bénévolat, Catherine Knoppers-Turp gagne désormais sa vie avec le VJing. «Par contre, ce ne sont pas les soirées de musique électronique qui me font vivre, précise-t-elle, mais les spectacles plus populaires, les festivals, les fêtes privées. Quelques contrats de montage vidéo m’aident aussi à payer le loyer.» Son cas est cependant encore bien rare… «Il n’y a pas une bonne compréhension du medium de la part des producteurs, pense Joseph Lefèvre de la SAT. Ils sont capables de payer très cher des DJ alors que les VJ reçoivent des cachets misérables. Alors que pour préparer une soirée de deux heures, il faut passer une semaine dans le studio d’édition. Certains pensent que c’est aussi simple que d’aller au club vidéo et de mettre tout cela dans un mixeur.» De plus, la plupart du temps, l’artiste amène lui-même son matériel dans lequel il a investi beaucoup d’argent. Autre point noir : à moins de le demander et parfois d’insister, les VJ n’ont pas leur nom sur l’affiche. Cependant, la naissance de l’enseignement du VJing pourrait, espèrent certains artistes, lui permettre d’acquérir davantage de reconnaissance.

De nombreux sites Internet témoignent d’une grande réflexion sur cette discipline encore toute jeune. Les questions du moment? Casser le cadre traditionnel de la projection dans un rectangle, et trouver un mot français pour traduire VJ. Sur les forums, on murmure – et on critique – celui d’«imagiste»…

Liens :

SAT
www.vjfrance.com
vjcentral.com