22 mars 2007

Chorégraphie des oppositions

L’aventure des opposants, par Boris Bukulin.

Texte publié dans Quatier Libre.
(L'article date un peu, mais on n'a pas parlé suffisament de cet auteur, à mon goût)

Dans un ascenseur, Agnès embrasse un homme qu’elle croise pour la première fois de sa vie. Sans plus de discussion, elle décide de l’aimer, lui parle de mariage et s’enfuit en laissant sa victime «complètement abasourdie». Alors que l’homme, anonyme, tente de reprendre une marche normale, il reçoit une sorte de fléchette-ventouse sur le front. Une note pendouille du projectile : «Qui t’a permis de mettre ce pull?» La BD continue ainsi, doucement, sur une chorégraphie absurde, esthétiquement conduite et étonnamment drôle. Les visages sont laids. Tant qu’ils en deviennent fascinants. Leurs traits oscillent entre minutie et griffonnage colérique.

L’aventure des opposants est arrivée par la poste, un beau matin, sur le seuil des éditions de L’Association. Sans doute Boris Bukulin, son auteur, envoyait-il ses planches plus par culot que par espoir. Car si le format qu’il adopte – petites pages noires et blanches – et la narration qu’il mène – du surréalisme à la philosophie – conviennent parfaitement à la célèbre maison parisienne, celle-ci n’avait jamais publié les dessins d’un inconnu.

Il serait injuste d’avancer que Boris Bukulin profite du moment où Jean-Christophe Menu, à présent son éditeur, n’avait pas découvert de nouveaux auteurs depuis trop longtemps. Les 110 pages de cette aventure farfelue sont dignes d’emprunter la voie des bédéistes qui renouvellent leur genre. À 32 ans, Bukulin publie donc sa première bande-dessinée, dans la collection Côtelette.

Chaque planche de L’aventure des opposants se compose de quatre cases, de tailles toujours égales. À l’intérieur de cette contrainte, Boris Bukulin se permet une surprenante liberté d’évolution. Lieux, personnages et questions abordées se cèdent la place sans brusquerie ni logique. À tel point que l’on soupçonne parfois l’auteur d’avoir retranscrit ses rêves. Exercice auquel un des (anciens) auteurs phares de L’Association, David B, s’est déjà appliqué plusieurs fois.

Cependant, au fil des anecdotes, la réflexion devient plus profonde qu’elle n’y paraît. Ce n’est ni d’onirisme ni d’absurdité dont il s’agit, mais de… philosophie! «Dans cette bande dessinée, les personnages n’arrivent pas à se saisir d’eux-mêmes et à s’appartenir. Sauf par opposition aux autres. Ainsi, plus ils s’opposent, plus ils ont le sentiment d’être eux-mêmes. L’opposition devient systématique et nécessaire à leur existence en tant qu’individu», explique l'auteur dans une entrevue pour le site Internet Dessin Original. La quête du soi entraîne un malaise avancé des protagonistes. Comme pour Joseph, dramaturge, qui se met soudain à vomir ce qu’il rédige : « Il ne digère plus ce qu’il écrit. » Le naufrage de la construction de l’ego atteint de la même manière Francis, qui tente chaque jour de se persuader qu’il est original. En regardant le fond de sa compote, vouloir être unique lui apparaît comme l’idée la plus commune de l’humanité… Quant à Agnès, elle avance qu’elle ne doit jamais céder à ses désirs, car il est fort probable qu’ils ne lui appartiennent pas.

Le post-scriptum du livre fonctionne comme un éclairement de l’histoire entière. On croit enfin saisir l’œuvre. Ce n’est pourtant qu’illusion. En y réfléchissant à deux reprises, nous ne sommes toujours pas certains d’avoir compris dans quel monde évolue L’aventure des opposants. La clé se cache au détour d’une page, peut-être, mais trois lectures restent insuffisantes à la dénicher.