28 mars 2007

Petit PAN d'Histoire

Bande dessinée : Un homme est mort.
Chronique publiée dans Quartier Libre.


« Ici est mort Édouard Mazé, militant CGT, tué par les forces de l’ordre le 17 avril 1950. » La plaque noire orne sombrement une rue de Brest, au bout de la Bretagne, au bout du bout de la France. Là où le ciel est gris aquarelle, comme dans les cases d’Un homme est mort.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a plus de maisons dans Brest, mais des baraques de bois alignées : y dorment les ouvriers de la reconstruction, avec leurs femmes et leurs enfants, qu’il faut nourrir. En mars 1950 débute un mouvement de grève pour protester contre les faibles salaires. Durement réprimées, les manifestations tournent au drame le 17 avril quand les policiers ouvrent le feu. Un homme meurt.

Le scénariste Kris (Le déserteur, le monde de Lucie), dont le grand-père lui-même participait à la grève, signe un joli travail d’historien, porté par le dessin rondelet d’Étienne Davodeau (Rural, Les mauvaises gens). Si le livre rend hommage à Édouard Mazé et ses compagnons de pilon, il prend pour personnage principal René Vautier, un cinéaste militant. Il réalisait en 1950 un court film sur les grévistes brestois, qui tournait toutes les nuits dans les chantiers paralysés, pour soutenir le moral des troupes. Au bout de la 150e projection, la pellicule, épuisée, partait en lambeaux.

Kris raconte les aléas d’un film dont le tournage survit, surpasse les montagnes de soucis techniques, tout simplement parce qu’il le faut. Dans une ville où dégoter un plan des nouvelles avenues est salutaire, le réalisateur René Vautier navigue entre les grues et recueille clandestinement les visages des ouvriers. Ces visages, ce sont les cases les plus réussies du livre : des mers entières de visages, dans un cortège majestueux pour enterrer Édouard Mazé.

Un homme est mort, c’est, pour son auteur, quatre ans d’enquête et de recherche. Un soir de novembre 2003, Kris, projet en tête, rencontre enfin René Vautier. Il passe sa nuit à « prendre un verre » avec lui pour atteindre son objectif aux alentours de 4 h 30 du matin. Poser cette question timide : « Cher René, nous aimerions raconter une semaine de votre vie, le tournage d’un film disparu, ça ne vous dérange pas ?» La réponse, ce sont 64 pages doucement colorées, qui ont pour titre un poème de Paul Eluard.


Le dosage de l’émotion n’est pas toujours réussi. Le récit des différentes projections, redondant, brise parfois le rythme. Mais passons. Le livre a surtout le grand mérite de nous donner envie de lire son annexe (un cours sur la reconstruction de la ville portuaire). Et celui de faire connaître un petit pan d’Histoire qui méritait notre attention. Entre autres parce que, tout de même, ce 17 avril 1950, un homme est mort.

Un homme est mort, Kris et Étienne Davodeau, éditions Futuropolis.