10 mai 2007

Il n'y a pas d'adieu

Adieu Chunky Rice, Craig Thompson, Casterman (2006) pour la nouvelle édition.

Chronique parue l'année passée dans Quartier Libre.

Comme une fleur devenue trop grande pour son pot, Chunky Rice se sent à l’étroit dans sa ville. Il décide donc de s’embarquer sur un navire, vers l’inconnu. Mais notre aventurier laisse derrière lui l’amie Dendel qui ne souhaite pas le suivre… Dès lors, sur l’océan, Chunky ne fermera plus guère les yeux, tourmenté par le souvenir de son abandon. Quant à Dendel, elle lance chaque nuit des bouteilles à la mer : «Celle-ci aussi dit tu me manques, quand trouverais-je autre chose à te dire?»

Adieu Chunky Rice est une histoire de séparation, de celle où l’on se quitte non parce que l’on ne s’aime plus, mais parce que chacun doit emprunter son chemin. Une histoire d’amour comme nous les rêvions enfants. Chunky et Dendel ne sont pourtant pas un garçon et une fille, mais une tortue et une souris. Et ce qui aurait pu être mièvre pour des personnages humains, devient magique et touchant dans la bouche de ces petits êtres.

L’album est cependant loin du ton «jeunesse» que sa couverture pourrait laisser entendre. La tristesse des grands yeux de Chunky Rice inspire la dépression. La tortue ressasse l’interrogation de tous les expatriés du monde, de ceux qui savent ce qu’ils laissent mais non ce qu’ils trouveront : Ai-je bien fait de partir? À moins qu’il ne s’agisse simplement de s’envoler vers l’âge adulte, avec le lot de tourments que cette opération demande.

Chunky n’est pas le seul personnage à nous transmettre cette mélancolie : Salomon ne se remet pas d’avoir à huit ans noyé, forcé par son père, les chiots de sa chienne. Et le petit oiseau Merle, pour soulager sa colère se mord les ailes devant la mer.

Le nom de Craig Thompson, vous le connaissez peut-être pour avoir lu Blankets, joli morceau de BD ayant raflé plusieurs prix, et à présent traduit dans 12 langues. Adieu Chunky Rice est en fait la première bande dessinée de cet Américain trentenaire. Alors que Blankets est une autobiographie des tourments de son enfance, Adieu Chunky traite les mêmes sujets dans un langage allégorique. Écrit en 1999, le livre est passé inaperçu dans sa première édition. La maison Casterman en publie une seconde, plus aérée et enrichie d’une postface sur la genèse de l’album. Ainsi, elle nous fait redécouvrir ce qui n’est pas les simples débuts d’un auteur plein de promesses, mais un petit monde à part entière de poésie et d’humanité. Le dessin – et le texte - ont déjà la maturité d’un style trouvé et personnel, naïf mais complexe.

Adieu Chunky Rice peut se lire comme une porte sur la vie intérieure et les sentiments de son auteur. L’atmosphère de tendresse prime finalement sur celle des idées noires. Une preuve que dans un monde remué de tempêtes, on peut se réfugier dans les paysages de soleil levant, et l’espoir du temps ou l’on retrouvera ses amis. Car comme le dit Dendel, il n’y a pas d’adieu…