26 août 2007

Kiki de Montparnasse


Une femme nue, turban sur la tête, des ouvertures d’instrument à cordes au creux des hanches :
Le violon d’Ingres est l’oeuvre la plus connue de Man Ray, photographe dadaïste américain qui débarquait à Paris en 1921. Ce long dos aux contours divinement courbés demeure plus célèbre que la modèle auquel il appartient : Kiki de Montparnasse. « Elle est un satellite de toute l’histoire de l’art moderne du XXe siècle et pourtant personne ne sait de qui il s’agissait vraiment », avance José-Louis Bocquet, le scénariste de cette biographie de Kiki dessinée par Catel.

Née Alice Ernestine Prin, Kiki grandit à la campagne, en Bourgogne, élevée parmi ses cousins, tous réfugiés chez la grand-mère. Elle voit son présumé père, marié à une riche fermière, dorloter une autre petite, présentée comme une pleurnicharde embourgeoisée. Alors qu’Alice fait l’école buissonnière pour chanter dans les cafés avec son parrain – et finir discrètement les verres de vin oubliés – elle apprend tôt que, comme dit la grand-mère : « les princes charmants, ça existe que dans les contes. Dans la vie, y’a que des crapauds ».

Envoyée dans la capitale à 12 ans pour étudier, boulangère à 14 ans pour vivre, modèle pour des sculpteurs à 14 ans et demi pour survivre. Voici comment, petit à petit, la jeune Alice devient la grande Kiki. Surnommée ainsi par le peintre Maurice Mendjisky, son premier grand amour, elle posera entre autres pour Modigliani, Kisling, Foujita et Soutine. Avant de rencontrer Man Ray, dont elle partagera le quotidien pendant plusieurs années.

Bien que les auteurs ne se soient pas totalement lâchés (on préférera sur la même époque la franche biographie en 6 tomes du peintre Pascin écrite par Johann Sfar, publiée à l’Association), on voit tout de même les fesses de Kiki sous tous les angles. Difficile de faire autrement, me direz-vous, puisque son statut de modèle fait de leur exposition une activité professionnelle. Sans compter son caractère frivole et infidèle qu’on n’aurait su taire dans le récit de sa vie.

La recherche documentaire effectuée par les auteurs est plutôt remarquable – les 88 titres cités dans la bibliographie des ouvrages consultés en témoignent – mais elle ne les empêche cependant pas de sauter à pieds joints dans une soupe de clichés sur l’époque du Montparnasse bohème. Côté forme, rien –mais alors rien – de révolutionnaire ; un noir et blanc tracé au feutre pinceau, des cases bien définies et une narration linéaire ficelée comme le saucisson à l’ail de la grand-mère de Kiki. Du grand art de biographie, commerciale comme il faut.

Je fais la bégueule, je vous l’accorde. Hormis ces constatations, Kiki de Montparnasse se lit sans effort malgré ses 340 pages. La reine du Paris d’entre deux guerres est attachante et bien croquée : en tendant bien l’oreille, on entend presque sa voix frivole s’échapper du papier. Une jolie lecture, si l’on n’est pas trop exigeant, tout en rattrapant les cours d’histoire de l’art qu’on a, pour nombre d’entre nous, oubliés en chemin.

Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet, collection écritures, édition Casterman.