6 août 2007

Le tour du Canada en 80 heures


Montréal-Vancouver, épisode 2 : le train.

Le train numéro 1, en route pour Vancouver, part à huit heures du matin de Toronto. Il arrive sur la côte pacifique... 72 heures plus tard. Trois jours et trois nuits pour traverser l’Ouest du Canada : les longues forêts de l’Ontario, les vastes prairies du Manitoba et de la Saskatchewan, puis les imposantes rocheuses entre l’Alberta et la Colombie-Britannique. Trois jours (parfois quatre!) pour ne rien faire, et l’apprécier.


« Quand il y a une tempête, j’aime bien être dans le train », souffle Francine Balcaen, l’hôtesse aux boucles brunes de la voiture 113. On vient tout juste de faire étape à Capreol, petite ville au nord de Sudbury. 10 minutes d’arrêt – « Ne vous éloignez pas, le prochain train est dans deux jours », prévient une voix rieuse dans le couloir – le temps de grimper dans la locomotive mastodonte, saluer le chauffeur Remigio Dalcin, jeter un coup d’oeil à sa batterie de pitons, et voir qu’il a même une plaque pour se réchauffer un lunch dans la cabine de pilotage. Le train fait le plein de fioul, des passagers embarquent un canoë dans le wagon, et l’orage éclate. Je déboule de l’échelle de la loco, manque de choir sur le gravier mouillé, cours vers ma voiture qui repart doucement. Je montre à Francine mon trophée : trois photos prises depuis là-haut, là-devant, avec la vue sur les rails et sur ses rêves de mioche.

Où est Hercule Poirot ?

Francine Balcaen a 22 ans, elle travaille dans le train depuis deux mois. Hôtesse de Via Rail d’avril à septembre, c’est un emploi d’été idoine puisqu’il lui laisse le reste de l’année pour étudier les sciences à l’Université de Winnipeg. L’idée d’appliquer pour ce singulier travail lui est venue d’amies tentant le même pari. Elle fût la seule sélectionnée – sûrement grâce à son français parfait, teinté d’un accent dont le charme se loge dans les r. « C’est ma langue maternelle, comme pour plusieurs Manitobains, on l’oublie souvent ! », m’explique-t-elle.

« First call for lunch, c’est le premier appel pour dîner », répète la jeune hôtesse en secouant les rideaux des cabines sur son passage. La première classe du train comprend trois repas copieux par jour, de quoi remplir l’estomac de Laurent Legrain, qui tente de digérer, tête en arrière. Ce graphiste montréalais de 29 ans souhaitait découvrir le Canada, mais « en avion on ne voit rien, et je n’aime pas conduire ! ». Le train, donc. Il est plutôt satisfait : « C’est comme une croisière terrestre, on se croirait dans les années cinquante. Ça me fait penser à Fileas quand il traverse l’Amérique dans Le tour du monde en 80 jours ». La nuit, c’est dans l’Orient Express que l’on se retrouve. On croirait voir se faufiler un peignoir de soie rouge – coupable – dans le couloir. Ou apparaître M. Bouc, ami d’Hercule Poirot et représentant de la compagnie de Wagons lits, quand on appuie sur le bouton d’appel de son compartiment.
Les étoiles crèvent l'écran

Au retour, j’essaye la classe économique. La moyenne d’âge – et d’américains en vacances – dégringole. On y croise cependant d’adorables personnages : comme Eugène Smith, bluesman de l’île de Vancouver qui retourne jouer pour des festivals dans son Ontario natal. Il sort sa guitare, son harmonica, sa guimbarde et ses cartes à jouer. Un peu plus tard, on apprend autour d’un verre les règles du Cognac, un jeu de dés et de chance. Le stewart Robert, 33 ans de service dans le train, nous montre comment poser une cuillère dans son vin pour éviter qu’il ne se renverse, « quand les wagons ballottent un peu trop ». Dans les couloirs, il y aussi une bande de blondinets qui cache des coussins péteurs sous nos couvertures – et pouffe de rire lorsque l’on s’assoit. Il y a l’air conditionné qui s’arrête dans la voiture-restaurant, la cuisine qui ferme et les sandwichs gratuits. Les arrêts au milieu de la nuit quand les étoiles crèvent l’écran, les histoires chuchotées à voix basse. Des livres, des CD et quelques cours de langues étrangères échangés. Les siestes, pliés en quatre sur deux fauteuils, et la patience. Au milieu du voyage, près de Saskatoon, la locomotive heurte un truck. Aucun blessé mais un retard accumulé de 9 heures. Les ingénieurs dépassent alors leur temps de travail réglementaire : il faut attendre l’équipe relève qui arrive par un autre train, en sens inverse.

On arrivera à 5 heures du matin à Toronto. On prendra un dernier café dans notre maison de 4 jours, entre nouveaux amis. Puis on trouvera un banc dans la gare pour dormir un tout petit peu, en attendant le premier train pour Montréal.