20 septembre 2007

Les oubliées de Juarez



Pieds liés, poings liés, jambes... arrachées. Cinq corps nus de femmes gisant dans le désert mexicain, à Ciudad Juarez, près de la frontière des États-Unis. Quelques jours plus tôt, c’est Rocia que l’on retrouve morte, elle aussi violée et torturée. Toutes ouvrières pour des multinationales en quête d’une main-d’oeuvre bon marché, elles payent le prix de porter des jupes, de parler à d’autres garçons que leurs maris, d’être belles, vulnérables et, surtout, de tenir parfois tête aux hommes.

Alma, elle, est serveuse. Aujourd’hui, elle a une sale tête : son oeil droit a viré au beurre noir. Devant la glace des toilettes, elle pleure un peu avant de retrouver la face et la force pour continuer dans l’arène du bar, au milieu des clients, tous masculins, qui la traitent comme une chienne. Tête de mort tatouée sur le bras, elle ne se laissera pas faire, car elle est une femme parmi les lutteuses, les Luchadoras. Celles qui veulent changer les comportements, « pour nos filles ». L’oeil au beurre noir, c’est Romel, son mari. Romel tape sur Alma, pendant que leur fillette de cinq ans joue dehors avec le cadavre d’un chat. La police patrouille sur les artères de Juarez, mais la violence n’en court pas moins les mêmes rues. Le livre de Peggy Adam donne du Mexique une image sombre, très sombre.

Alma est un personnage fictif. Mais pour lui donner vie, son auteure Peggy Adam s’est inspirée d’une réalité plus rouge sang que rose, comme la couverture de Luchadoras, album qu’elle signe chez les Suisses d’Atrabile. À Ciudad Juarez, depuis 1993, plus de 600 femmes ont disparu, et plus de 400 ont été assassinées. Tueurs inconnus ou violence conjugale ? La plupart des crimes n’ont jamais été résolus. Sur le chemin d’Alma, il y aura Jean, un touriste blond débarqué d’on ne sait où – peu importe. Amoureux – vraiment ? – de la belle Mexicaine, il la soignera, la cachera de son mari, l’aidera à enlever sa fille Laura... À travers l’objectif de son appareil photo, il découvre sans l’avoir cherché ce que les guides de voyage ne racontent pas.

Peggy Adam, sans autre couleur que le noir, trace les mêmes corps ronds qu’on avait appris à connaître avec Plus au moins… Le printemps et Plus ou moins… L’été, série tout aussi féminine mais beaucoup moins aboutie. La portée du sujet abordé dans Luchadoras, le machisme au Mexique, est d’autant plus forte que la conclusion du livre, ouverte, échappe à tout cliché moraliste. La narration est remarquable : pleine de suspense style polar noir, elle nous plonge dès la première page dans un règlement de compte au poignard. Mais le clou de Luchadoras réside sans conteste dans le cadrage des cases. Parfois précis mais souvent fuyant, il évoque l’horreur, sans jamais la montrer... dans toute son horreur. Comme si on lisait l’album au travers des doigts d’une main qui protègerait notre visage peureux. Ce que l'on ne voit pas, on l’imagine, et c’est bien suffisant pour nous réveiller.

Luchadoras, Peggy Adam, collection bile blanche, éditions Atrabile.