12 septembre 2007

Récits hors cadre (le Mois de la Photo à Montréal)


Entretien avec Marie Fraser, commissaire invitée du 10e Mois de la Photo
Publié dans Quartier Libre
(Photo tirée de l'oeuvre video Northern de Althea Thauberger)

« Le récit dans l’art contemporain », c’est le sujet de la thèse que l’historienne de l’art Marie Fraser a menée à l’Université de Montréal. Aujourd’hui professeure et commissaire, elle prolonge son thème avec Explorations narratives, la programmation de la 10e édition du Mois de la Photo. Les artistes qu’elle présente ont un point commun : ils réinventent toujours leur manière de raconter des histoires.

Comment êtes-vous devenue commissaire de cette 10e édition ?


Marie Fraser : Depuis trois ans, Le Mois de la Photo invite un commissaire à concevoir sa programmation, à diriger la publication et le colloque. J’ai répondu à un appel en présentant un projet sur le récit dans la photographie, qui a été retenu. Cela fait environ un an et demi que je travaille sur la programmation.

Pourquoi avoir intitulé ce Mois « explorations narratives » ?

M. F. : En art contemporain, le récit est devenu un terrain extrêmement riche d’expérimentations, qu’on retrouve également dans des médias plus populaires, comme le cinéma. Les artistes essaient de trouver des façons de raconter qui témoignent de la complexité du monde dans lequel on vit, et ne répondent plus à cette linéarité du récit que l’on a toujours recherchée. À présent, on joue sur d’autres phénomènes : la simultanéité, la désynchronisation...

Peut-on parler de nouvelles formes de récits ?

M. F. : Je ne sais pas, mais on peut parler de nouvelles modalités. Le récit se raconte à travers d’autres mécanismes que ceux utilisés dans le passé.

Pour les artistes présentés dans le cadre du Mois de la Photo, la narrativité est-elle utilisée pour faire passer un message ?

M. F. : Oui, bien sûr. Mais ce qui m’intéresse c’est surtout l’idée de remise en question des structures de pensées. Je trouve que c’est un geste encore plus fort, politiquement parlant, que de se rendre compte que notre conception du récit est contrôlée par des modèles très largement exploités commercialement. Comme le cinéma de suspense hollywoodien, par exemple. Déconstruire ces modèles fait en sorte que le spectateur s’aperçoit de la manière dont ces modèles narratifs fonctionnent. Cela peut nous permettre d’être plus ouverts, plus à l’affût des modèles qui structurent notre existence. Par exemple, les œuvres de Carlos et Jason Sanchez empruntent les mêmes stratégies narratives que le photojournalisme, telle l’image‑choc. Mais il se sert de ce mécanisme pour montrer tout autre chose.

Plusieurs expositions sont présentées à l’extérieur des galeries...

M. F. : Le Mois de la Photo, c’est un événement sérieux où un commissaire élabore un concept, mais c’est aussi et avant tout un projet public. Et un de ses buts est de rejoindre le plus de publics possible, de faire en sorte qu’ils puissent découvrir la photographie contemporaine et prendre connaissance de ses enjeux. C’est pour cela que toutes les expositions sont gratuites, et aussi que nous investissons des espaces publics, des lieux où les gens vivent et circulent.
À Saint-Henri, il y a peu de panneaux publicitaires, donc je trouvais cela d’autant plus intéressant d’exposer des images du même format dans la rue. On y croisera les œuvres de Thomas Muller, Access Denied, une série de portraits de gardes de sécurité. Normalement, ils gardent des espaces privés. Ici, ils se retrouveront dans l’espace public.

Quelles sont les expositions primeur pour Montréal ?

M. F. : On présente The Rape of the Sabine Women de Eve Sussman, une artiste née à Londres, qui vit actuellement à New York et connaît un succès grandissant sur la scène internationale. On pourra aussi voir la première exposition solo de l’artiste britannique Douglas Gordon dans la galerie de l’UQAM.

Pourriez-vous nous donner un exemple d’œuvre à ne pas rater ?

M. F. : L’expérience préhistorique, de la Française Christelle Lheureux, à la Cinémathèque québécoise. En 2003, Christelle Lheureux part au Japon en résidence. Elle découvre le film Les sœurs de Gion, de Kenji Mizoguchi (1936). C’est l’histoire de trois sœurs geishas au cours des années 1930. C’est l’un des premiers films sonores de Mizoguchi. Elle refilme les plans de l’œuvre, mais sans aucune trame sonore. Et depuis, elle demande à des écrivains de créer une nouvelle narration, qu’elle superpose aux images du film. Il existe des versions enregistrées au Japon, en France, en Italie... Et à Montréal, le 5 septembre dernier, nous en avons enregistré une avec l’auteur de théâtre Wajdi Mouawad, qui est un conteur absolument extraordinaire. Cela va donner une installation vidéo à trois projections : le film de Christelle Lheureux, la performance japonaise et celle de Wajdi Mouawad. C’est un bon exemple de tentative de briser la structure linéaire du récit. On a un film qui génère une multiplicité de récits autour des mêmes images, sans qu’il y ait jamais de fin, puisqu’on peut toujours inventer de nouvelles versions.

Mais il s’agit de cinéma, quel est le rapport avec la photographie ?

M. F. : Tout d’abord, Kenji Mizoguchi, c’est le début du cinéma : il s’agit juste de plans fixes, il n’y a pas de mouvements de caméra. Et puis, dans cette édition, j’ai décidé de présenter beaucoup d’installations vidéo. Certains pourraient me le reprocher, tout comme d’autres pourraient dire « enfin, on est sorti de cette conception étroite de la photo ». Selon moi, la photographie est indissociable d’autres médias, tels la peinture, le cinéma...

Quel sera le thème du colloque qui aura lieu en octobre ?

M. F. : Comme on a déjà créé une publication sur « l’exploration narrative », j’ai plutôt pensé à poser les questions autrement. Dans le colloque, il s’agit de réfléchir sur comment les transformations technologiques actuelles de l’image affectent la photographie, et permettent les explorations narratives. Toute personne intéressée peut y assister.

En parlant de transformations technologiques, il y a même une œuvre holographique...

M. F. : C’est une œuvre de Carlos et Jason Sanchez, qui sera installée juste derrière la Parisian Laundry, du 4 au 7 octobre. Ce n’est pas vraiment holographique en fait... Mais dans un autobus accidenté, des images sont projetées sur un écran translucide qui crée une illusion de trois dimensions. L’œuvre s’appelle Between Life and Death et est basée sur les témoignages de gens qui ont vécu la proximité de la mort.