22 novembre 2007

L'Art en bouteille


Édito de Quartier Libre


Le Salon du livre de Montréal, supermarché de l’édition, célèbre un produit clairement commercial, un contenant au détriment du contenu – la littérature, la poésie et tout ce qui s’imprime entre deux couvertures cartonnées. L’avantage cependant de ce temple de la littérature à grand tirage, c’est qu’il brasse tout ce qui se fait d’acteurs dans le monde merveilleux du livre. Sauf, bien sûr, ceux qui n’ont pas pu se payer une table d’exposition à 1 000 dollars – pour rencontrer ceux-là, il faut venir à Expozine, foire du fanzine et de la petite édition, les 24 et 25 novembre à l’église Saint-Enfant Jésus (5035 Saint-Dominique).

Et donc, côtoyer ce gratin de l’édition permet de se tenir au courant des derniers potins et même, plus intéressant, des derniers questionnements artistiques – oui, parfois, il y en a dans les coins de stands.

Pour ceux qui ne le savent pas encore, notre tasse de thé à nous, la culture de Quartier Libre, c’est la bande dessinée. (On pousse même cette fierté de la différence jusqu’à mettre de la BD sur notre une : vous pourrez lire en page 21 le portrait d’une de vos camarades de classe de l’UdeM, Zviane.) Et en termes de BD, il court ces derniers temps une discussion qui devient sérieusement agaçante.

Vendredi 16 novembre. Catherine Lepage dédicace 12 mois sans interêt, Journal d’une dépression, publié chez Mécanique générale, la maison d’édition BD de Jimmy Beaulieu. Il est tout neuf, il vient de sortir, et pourtant, la jeune graphiste le travaille depuis quatre ans : « C’est une vieille dépression ! », rigole-t-elle. Surprise en ouvrant le livre : des images, des phrases, des collages, des montages. Mais pas de cases, pas de bulles, pas de plans dessinés qui se suivent. Michel Viau, journaliste spécialisé en BD, discute avec nous : « Si tu appelles des livres illustrés pour adulte comme celui de Catherine de la BD, alors tu mets Caillou et tout le reste dans ce sac-là aussi. » Jimmy Beaulieu s’insurge très amicalement : « Je suis désolé, mais si cela n’est pas de la bande dessinée, alors la bande dessinée ne m’intéresse pas ! » Catherine Lepage, elle, ne tient pas tant que cela au terme BD. Elle dit que l’y cantonner serait faire fuir une partie de son lectorat. Et elle a sans doute un peu raison, car les vieux mythes ont la peau dure – ah oui ? tu lis de la BD, toi ?

Un peu plus tard pendant le Salon, on croise Pascal Blanchet, qui utilise, lui aussi, son talent de graphiste pour écrire des livres illustrés d’adultes : La fugue, Rapide Blanc et Bologne, publiés tous trois chez La Pastèque, encore un éditeur « BD ». Il raconte son expérience au Festival de bande dessinée d’Angoulême en février dernier, « le voyage le plus horrible de ma vie ». On lui jetait presque son livre à la figure, paraît-il, parce qu’il n’y avait pas d’« ostie de cases et de la bubulle ». Ma décision est prise : je parlerai de 12 mois sans interêt dans la chronique BD (lire page 22).

BD ou pas, est-ce bien important ? Ce qui m’importe, c’est qu’on me raconte une histoire, si possible intéressante. Et c’est exactement ce que font ces auteurs assis entre deux chaises, comme Catherine Lepage, Pascal Blanchet ou encore Catherine Genest et sa Nenette qui cherche un sens.

C’est un peu comme lorsque l’on veut absolument classer le film Rechercher Victor Pellerin de Sophie Deraspe entre fiction et documentaire, ou plus récemment I’m not there de Todd Haynes sur la vie de Bob Dylan, entre fiction et biographie. Ils ne sont ni l’un ni l’autre et ils sont les deux. Je ne m’égarerai pas dans la comparaison musicale et ses termes de classement qui ne veulent plus rien dire.

C’est mettre les œuvres dans des cases, et l’Art en bouteille. C’est encore une fois privilégier le contenant sur le contenu : on discute de la BD (la bouteille) avant de discuter du livre en question. C’est oublier qu’une discipline artistique évolue parce qu’elle s’inspire d’autres disciplines, et joue avec ses frontières. C’est oublier que la BD est un Art.

C’est oublier que ce ne sont pas ceux qui lisent la BD, mais ceux qui la font, qui décident de ce qu’elle est.