29 janvier 2008

Ode aux libraires (Jérôme d'Alphagraph)


Il paraît que les loukoums, ça fait grossir... « Tu vois Jérôme, moi, les loukoums, je les associerais plutôt au rêve », dit le vieux libraire. Ah, bon. Pourquoi ? « Tu es encore très jeune, mais tu as sûrement un paradis perdu. Un endroit où ta nostalgie te transporte. Mange un loukoum, et avale un peu de thé brûlant. Pense fort, très fort à ce que je t’ai dit. Alors ? » Ça marche...

Où que soit le paradis de Jérôme – jeune personnage que l’on imagine turc à cause de son fez rouge qui ne le quitte jamais – celui de son auteur Nylso (Jean-Michel Masson) doit sans doute se trouver entre les pages chroniquées ici. Dans une petite ville ottomane, où les montagnes qui l’entourent sont sauvages, les ânes qui l’habitent parlent français et les sages qui méditent décollent du plancher. Un refuge qui plus largement se cache dans l’écriture, dans la lecture et les rêveries éveillées.

Jérôme, recueilli et éclairé par son « Grand Maître », un vieil homme toujours prêt à lui offrir son aide, apprend finement la vie, comme dans un roman de Robert Walser. Il souhaite devenir libraire, découvre les joies et déconvenues d’un métier parfois trop proche du commerce de l’art, auprès d’un patron grognon mais attachant. Entre les longues journées de travail à attendre dans la boutique déserte, il lit en marchant sur des sentiers peuplés d’arbres tordus, randonne sac au dos en découvrant son envie d’écrire, traverse un jeu de cases savamment orchestré par son dessinateur, caracole sur le dos de son amie la bourrique et boit les paroles de l’aventurière Sylvie Chimidler, qui lui rend visite en cachette dans les sous-sols de la librairie.

Ce Jérôme existe, quelque part en France. Par jour de beau temps, il fume sa cigarette en discutant avec des amis, sur le pas de la porte de l’Alphagraph, une minuscule échoppe où se côtoient des livres d’art et des fanzines. Nous sommes dans la rue d’Échange à Rennes, près d’une place où les étudiants viennent boire le jeudi soir. S’agit-il bien du même Jérôme ? Il est plus grand que dans les livres qui portent son nom, il n’a pas sur la tête son petit chapeau rouge et ne se déplace pas non plus à dos de mule – quoiqu’on ne soit pas allé vérifier précisément. « On, pronom imbécile qui qualifie celui qui l’emploi », dirait le Grand Maître.

À la librairie l’Alphagraph, Nylso a puisé l’énergie d’écrire : « Tous les auteurs indépendants de Rennes se retrouvaient là le samedi (...) à discuter, raconte-t-il dans une entrevue disponible sur le site des éditions Flblb. Le libraire en question, alors qu’on lui reprochait de ne pas avoir beaucoup de nouveautés, nous a dit "si vous voulez des nouveautés, faudrait déjà en faire". Donc on a décidé, comme ça, de faire un journal toutes les semaines sans jamais croire que ça allait tenir. On déposait les planches chez Jérôme, à la librairie, et à tour de rôle, celui qui voulait les prenait, les amenait chez un photocopieur et faisait le journal. » Ainsi sont nés les premiers épisodes de Jérôme d’Alphagraph, dont les deux premiers tomes, repris en 2002 et 2003 par Flblb, sont à présent regroupés dans une nouvelle édition, ajustée au format du troisième tome (Jérôme et le lièvre, 2004), et complétée de récits inédits. Les aventures simples et justes d’un petit bonhomme amoureux des livres.


Jérôme d’Alphagraph, réédition augmentée, Nyslo, éditions Flblb.