15 février 2008

J'adore baiser l'art (Joe Daly)


Scrublands, Joe Daly, L’Association.


Dans Scrublands (titre qui signifie « la brousse ») de Joe Daly, les bébés naissent de partout. D’une fente apparue dans un mur, du gros nez d’un improbable individu, de la foudre qui frappe les champs d’Afrique du Sud... Car Joe Daly, avec cette version française d’histoires courtes compilées à l’origine par l’éditeur américain Fantagraphics, est le dernier traduit d’une vague d’auteurs underground de l’extrémité sud du continent africain. Joe Dog et Conrad Botes, fondateurs du journal en afrikaans Bitterkomix, l’ont précédé dans la revue Lapin de l’Association, et Karlien de Villiers publiait récemment Ma mère était une très belle femme aux Éditions ça et là.

L’obsession pour l’enfantement et la filiation demeure ici curieuse, car les personnages de Scrublands – que l’on imagine post-étudiants ou pré-adultes – sont bien loin de penser à fonder une famille. Ils incarnent, dans des situations absurdement savoureuses, le parfait mélange entre une nonchalance adolescente – dans leur recherche de drogues et de comics – et une clairvoyance de la psychologie humaine qui refilerait presque des angoisses au lecteur. Ainsi, quand le petit Aquaboy apprend la scission de son foyer parental (de son navire parental, en fait), son père lui-même lui annonce la couleur : « Tu vivras loin de l’amour que te porte ton vrai père. Tu vas probablement passer le restant de ta vie à essayer de retrouver ce genre d’amour, comme un chien perdu qui cherche son odeur après qu’une pluie battante soit tombée et ait tout emporté... »

L’ensemble du livre reste cependant très drôle. « Tu vois ce que ressentent certains types pour leur voiture ? Hé bien c’est comme cela que je t’aime, Steve, sauf que c’est encore moins sexuel que ça », déclare Kobosh, petit homme inséparable de son énigmatique costume noir, à son vieux chum l’artiste. Artiste duquel, dans une autre histoire, il baisera littéralement et sans complexe le chef-d’oeuvre : une sculpture « animorphique » représentant deux seins volumineux. « Cool, mec, j’adore baiser l’art. »

Si Joe Daly s’inspire de la BD alternative américaine, il garde une essence bien à lui. Son style se déploie particulièrement dans la longue histoire centrale, sans paroles, intitulée Prebaby – encore cette référence à l’accouchement. Des particules blanches, Lilliputiens au pays des chromosomes, peuplent les labyrinthes d’un corps féminin. Une particule rouge se laisse doucement transporter dans le même dédale...

Malgré l’apparence hermétique de Scrublands, l’atmosphère qui se dégage du tout est sincèrement touchante. Un exercice étonnant, qui ne ressemble à pas grand-chose d’autre.