10 mars 2008

Au fond des bois


Histoires de Woodsman Pete, avec tous les détails, Lilli Carré, La Pastèque.

Pete Woodsman vit où son nom l’indique, isolé au milieu de rien, avec pour seule compagnie la peau de l’ours qu’il a tué dans son jeune temps. Il lui tape la discute – elle s’appelle Philippe – et la trimbale dans ses balades au fond des bois.

Paul Bunyan, lui, est un grand homme. Si grand qu’il est employé pour « botter les arbres » – comprendre déraciner les sapins. Sa taille lui permet d’observer les plus chouettes couchers de soleil, mais elle l’empêche, pauvre garçon, de nouer toute relation un tant soit peu avancée avec la gent féminine. « J’ai malencontreusement écrabouillé de très jolies filles », confie-t-il à son ami le bœuf Babe qui, lui aussi d’une taille incroyable, broute tranquillement la forêt.

Pete et Paul sont les deux personnages-clés des Histoires de Woodsman Pete, avec tous les détails, écrites par la jeune américaine Lilli Carré. Ils ne se rencontrent jamais, mais peuplent chacun les histoires de l’autre : des légendes dans lesquelles les océans naissant des larmes ou de la salive – au choix – des géants. Autant dire que l’univers de cette dernière traduction des éditions québécoises La Pastèque a de quoi laisser doucement baba.

D’abord auto-éditées en fanzines, les courtes séquences mettant en scène Paul et Pete ont été compilées dans leur langue originale par Top Shelf en 2006, formant ainsi le premier album de la jeune auteure, qui aura 25 ans cette année. Ses derniers travaux, visibles sur son site Internet, ont indéniablement un air de Charles Burns (Blackhole), et son découpage, bien que beaucoup plus simple, s’engage dans l’architecture en épisodes à la Chris Ware. Côté contenu, les influences sont moins évidentes à dénicher. De vieilles histoires pour enfants transformées en contes absurdes, désenchantés, cyniques et pleins de poésie.

Outre ce monde pas piqué des hannetons, Lilli Carré construit également des hommes au caractère touchant, juste et là encore pas banal. Tout en folie, en malice et en vieillesse pour Pete ; tout en mélancolie et timidité pour Paul.

Oiseaux qui pépient, taxidermie affichée sur les murs de la cabane de Woodsman... On reconnaît là une marque actuelle – une mode ? – des jeunes étudiants nord-américains en art, marque que l’on n’avait pas encore vraiment vue envahir la BD. Les dessins de Lilli Carré, californienne aujourd’hui installée à Chicago, pourraient bien se faire une place de choix s’ils continuent sur cette lancée si personnelle.