3 mars 2008

Retour vers Futuro


En 1972, Florence Cestac et Étienne Robial, graphistes mais surtout chineurs passionnés sur les marchés aux puces, reprennent, presque par hasard, la seule boutique parisienne spécialisée en bande dessinée. Ils la nomment Futuropolis, inspirés par le titre d’une histoire d’anticipation de René Pellos (1937). Ils ne connaissent humblement rien à la librairie, mais deviennent petit à petit un foyer de révolution pour dessinateurs. Jacques Tardi, Enki Bilal, ou encore Edmond Beaudoin y publient leurs premières œuvres, se libérant des codes d’un neuvième art alors institué en albums de 48 pages cartonnées couleurs (les 48CC, pour les intimes). Chez Futuropolis, qu’ils soient grands et mous ou en format à l’italienne, les livres sont invariablement « inrangeables dans une bibliothèque ».

Voir publier l’histoire d’une maison d’édition par une autre maison d’édition – Dargaud – pourrait intriguer les néophytes du monde de la BD. C’est que le « Futuro » d’aujourd’hui – racheté par Gallimard, abandonné puis repris il y a trois ans – n’a plus grand chose à voir avec celui des années 1980. D’où l’intérêt, justement, de raconter sa Véritable histoire. Qui s’y colle ? Florence Cestac : co-fondatrice, maquettiste, emballeuse, livreuse, photograveuse, traductrice, attachée de presse et bien sûr, auteure de cette atypique aventure.

La Véritable histoire de Futuropolis est narrée tour à tour par sa dessinatrice et par Harry Mickson, la mascotte de la maison, sorte de flageolet informe coiffé d’un béret. On y retrouve le fidèle ratier, acheté en solde par le couple Cestac-Robial pour aboyer sur tout ce qui bouge ; et quelques-unes des 80 personnes ayant travaillé de près ou de loin pour le compte de Futuro. Usant des « gros nez » qui caractérisent à la fois son style et son visage, l’auteure d’origine normande est, dans ces pages, désarmante de modestie et d’autodérision. Elle ne se sert de l’autobiographie que pour soutenir l’histoire de Futuropolis, bien trop liée à la sienne pour l’en écarter. C’est d’ailleurs peu après que son couple se soit effondré que la maison coule elle aussi, en 1994. Ici s’arrête le livre de Florence Cestac : la suite des événements –la reprise du nom Futuropolis en 2005 par Gallimard et Soleil Productions – il s’agirait de la « fausse histoire ».

Caustique et passionnant, La véritable histoire de Futuropolis est généreusement didactique. Pour une nouvelle génération de lecteurs passionnés, la bande dessinée indépendante européenne était née sous le sceau d’une autre maison d’édition : L’Association. Avec ce petit cours d’histoire, Florence Cestac rend à Futuro ce qui lui appartient et institue L’Association comme son digne successeur. Tant mieux, car nous avions failli l’oublier.

Des premières éditions Futuropolis, il restera avant tout une charte graphique hors du commun, signée Étienne Robial. Celui qui a habillé plusieurs chaînes de télévision, dont Canal + et M6, est aujourd’hui le directeur artistique du film d’animation collectif Peur(s) du Noir, qui sort ce mois-ci en France, réunissant Blutch, Charles Burns et quelques autres pointures. Florence Cestac, quant à elle, continue de dessiner des gros nez (La fée Kaca, Tous citoyens), loin des nouvelles éditions Futuro.

La véritable histoire de Futuropolis (1972-1994), Florence Cestac, Dargaud.