23 avril 2008

La part des colibris


Colibri, Guillaume Trouillard, Éditions de la Cerise.

Il était une fois une forêt toute pucelle et verdoyante. Elle vivait bien peinarde, animée par sa faune, quand un soir de sécheresse intense, elle s’enflamma brusquement. Pantois, les animaux la regardèrent cramer. Sans bouger. Seul le colibri s’affola : il battit des ailes jusqu’au lac, nicha une goutte d’eau dans le creux de son nez et la cracha avec courage sur le brasier. « Mais qu’est ce que tu fous ? », lui lança le sanglier. « Ma part », répondit l’oiseau.

Le Colibri de Guillaume Trouillard ne raconte pas cette légende amérindienne. Non. Elle est cette légende. Il semble que pour l’auteur, Bordelais de 28 ans portant à lui seul une maison d’édition exigeante et minutieuse (la Cerise) vieille de cinq années et de sept livres, le moyen le plus efficace de faire sa part soit de crier ses couleurs entre 80 pages. Toute d’aquarelle vêtue, l’histoire qu’il dessine, aussi superbe qu’elle est sale, s’installe dans une ville grouillante, mi-occidentale, mi-asiatique. Elle sent le gaz d’échappement et la catastrophe, respire l’humour, malgré tout, et la révolte, surtout.

Les descendants des Premières nations y pêchent des cartons dans les rivières d’égouts, les quelques rêveurs qui l’habitent encore se déplacent à dos d’éléphant et la dernière des mangroves est conservée dans un édifice sombre, l’Eden Plaza, où les fous viennent s’enfermer pour jouer de la musique et mourir.

Le bout de forêt qui vit encore, au-delà des dédales d’autoroutes et d’échangeurs, brûle doucement. Rassemblés devant l’horreur, les ours, cerfs, renards et blaireaux se jetteront un jour sur les machines – celles qui coupent, qui tranchent, qui abattent puis nettoient. Le trait des bêtes désespérées s’amenuise dans le combat pour finir en taches rouges... en bain de sang.

Monde absurde qu’il est possible d’extrapoler de mille manières, la ville de Colibri donne envie de fuir la sienne, d’acheter une baraque isolée, d’élever des chèvres en liberté et de planter des carottes. Avant cela, elle devrait plutôt donner envie de faire sa part : d’enrayer la précipitation d’un mode de vie qui n’a plus aucun sens vers l’inévitable. Ou de pleurer d’impuissance, puisque les rhinocéros ne bougent pas leurs cornes et que nous, nous ne sommes que des colibris.