5 septembre 2008

Et pégase descendit du ciel


Capucin, tome III. L’inconséquent, Florence Dupré la Tour, Gallimard

« Un vers subtilement composé sur le mont Hélicon ferait descendre Pégase de sa constellation ». C’est ce que prétend la vieille libraire à Capucin dans ce troisième tome nommé L'inconséquent, et ce qui circule « dans le milieu trèèès fermé de la poésie ».

Du coup, sur les contreforts de la montagne grecque, toute la crème des lyriques moyenâgeux attend poliment son tour pour déclamer des compositions baveuses. Si Capucin double la file de ménestrels pour phraser lui aussi des singeries sur l’autel des muses, ce n’est pas qu’il ait changé d’avis sur la nature tapette des poètes. (Dans le tome I, rappelez-vous, il reniait son père le découvrant « troubadour pouilleux. ») Non. C’est qu’il lui faut ramener le descendant du célèbre équidé au duc Adowaire (c’est pour sa fiancée qui a 12 ans), sans quoi lui, son pote Patenôtre ainsi que son amie-ennemie Scarlet seront écartelés sans plus de procès (je passe les détails du pourquoi). Voilà, en résumé, l’intrigue de L’inconséquent, le tome III concluant la série Capucin de Florence Dupré la Tour.

Un scénario comme ça pourrait, sans souci, se glisser parmi les Donjon de Joann Sfar et de Lewis Trondheim. Néanmoins, quelque chose d’inédit dans le ton des aventures de Capucin dépasse de loin le comique : un décalage atteignant des profondeurs étonnantes, si bien qu’on pense parfois rêver ce qu’on est en train de lire. Je m’explique. L’imaginaire de la série s’ancre dans les légendes arthuriennes. Capucin est en effet, fils du « grand, terrible et invincible » chevalier Gauvain qui va tout de même perdre rapidement un bras. Le tout est narré en version pré-adolescente, comme le font croire les premières pages de chaque tome, ainsi que la publication de la série dans la collection Bayou (Gallimard) à tendance jeunesse même si elle s’avère pour tous – qui, en passant, est dirigée par Joann Sfar. Et puis, doucement, l’histoire aborde des détails de la vie adulte. Une jument (graphiquement proche de Ma petite pouliche couleur rose fluo) prie son maître de lui planter des clous dans les pattes parce que « la souffrance et le plaisir, c’est la même chose ». Le héros, au milieu de ce qui ressemble à un roman d’apprentissage, tourne fou, bave, égorge chats et paysans. Un tome plus tard, il se dédouble pour finalement se découvrir sexuellement attiré par sa moitié. Étrange incarnation du narcissisme... Dans la même veine, au début de L’inconséquent, Capucin, transformé avec l’âge en homme gonflé par les amphétamines, regarde ses muscles pour se motiver au combat. Le fil de l’histoire fait des noeuds et des détours, retombant parfois difficilement sur ses pieds, mais dans cette improvisation délirante, les détails symboliques font mouche.

La mauvaise pente, le premier tome, demeure largement le meilleur de la série, aussi bien pour sa narration que son dessin plus stylisé ou ses couleurs plus franches. Reste qu’une fois initié à l’univers de Florence Dupré la Tour, il est difficile de ne pas lire la suite.