24 septembre 2008

La cuisine

Tu es allée chercher des livres à l’accueil d’une maison d’édition. Quand tu as attaché ton vélo au milieu des chars noirs, il y avait du soleil. L’immeuble était coincé entre les deux tracks de chemin de fer qui traversent Outremont. Tu as pris l’ascenseur. Tu es arrivée au 4ème et tu t’es dit que tu travaillerais bien là, dans ces couloirs aux planchers qui brillent, dans ces couloirs aux gaufriers de fenêtres avec vue sur les trains.

Il est 15 heures et tu n’ouvres pas les livres que tu as été cherché. Tu dois pourtant les lire, c’est urgent. Tu écoutes en boucle les mêmes musiques. Tu te sens comme au printemps d’un long hiver. Mais l’on est en septembre, et tu n’es plus sûre de rien.

Tu dois écrire, mais tu trouves que tu n’écris plus bien. Tu trouves que tu fais toujours les choses correctement, mais sans plus. Tu es sans plus. Tu te dis que tout ce que tu sais bien faire, et bien par exemple, ton copain peut le faire mieux. Sauf la cuisine. Mais c’est précisément la chose que tu aimerais qu’il fasse mieux.

Tu as peur de cuisiner pour quelqu’un toute une vie. Tu as peur de devenir une femme qui ne travaille pas. Tu as peur de devenir une femme qui travaille seulement pour nourrir sa famille. Tu as peur d’oublier tes rêves, tu as peur de laisser les hommes réaliser les leurs à ta place. Tu as peur de laisser les hommes te laisser faire la vaisselle. Tu as peur de devenir comme ta mère.

Tu voudrais travailler dans un immeuble où les livres rentrent tout chauds de chez l’imprimeur. Tu voudrais être étonnée de les voir beaux, et puis soucieuse de leur trouver un défaut. Tu voudrais sentir leur odeur qui te rappelle ton enfance. L’odeur de tous ces livres, c’est ton meilleur souvenir d’enfance. La semaine passée, assise à l’arrière d’une voiture, tu observais le fils de ton ami Éric. Il tenait dans ses mains deux livres, il les tenait comme un autre enfant tiendrait un ours en peluche. Ça t’a rappelé toi, à l’arrière des voitures. Quand tu te rendais malade à force de lire.

Tu voudrais travailler dans un immeuble aux planchers qui brillent, et vivre dans une maison aux murs en forme de bibliothèques. Tu voudrais vivre dans un appartement avec un balcon et un amoureux. Tu as dit à ton amoureux que tu avais peur qu’en vivant avec lui, ce soit toujours toi qui fasse la vaisselle et le ménage. Il a dit « C’est bien possible » en rigolant. Tu n’as pas su quoi répondre. Tu ne veux pas être une femme qui demande à son homme de faire la vaisselle.