23 septembre 2008

Ojingogo (Matthew Forsythe)

Un article paru dans Quartier Libre.

Avec Ojingogo, l’auteur montréalais Matthew Forsythe raconte les promenades surréalistes d’une petite fille et de sa pieuvre apprivoisée, dans un monde imaginaire inspiré de son séjour en Corée du Sud. Un livre graphique d’ici, pour nous emmener très loin.

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Une petite fille brune, grande gueule, jambes en forme de saucisson et appareil photo pendu au cou, se balade en forêt. Soudain, derrière un buisson, un tentacule géant sort ses ventouses et lui vole sa caméra. La fille court après le poulpe cleptomane, mais se cogne contre un gros monsieur carré, qui lui mange son cartable. Plus tard, le poulpe géant se transforme en minipieuvre, et tombe en amitié pour la petite héroïne.

Le récit envoûte. Le lecteur a l’impression d’être un enfant qui ne sait pas lire, qui tourne les pages d’un magnifique illustré en pointant du doigt : « pieuvre ! », « oiseau ! », « baleine », « abeille... ». Non, véritablement, on ne sait plus lire... C’est que Matthew Forsythe n’écrit ni en anglais, ni en français, mais en ojingogoïen. Une langue inventée, construite avec des caractères et des onomatopées de Corée du Sud, pays où l’auteur enseignait l’anglais il y a quatre ans.

Il y a les auteurs qui construisent leurs histoires, font des brouillons puis des scénarios, envoient leurs planches à tous les éditeurs possibles, brûlent des cierges à saint Luc (le patron des artistes) et surveillent nerveusement l’arrivée du facteur. Et puis il y a les gens comme Matthew Forsythe. Ils écrivent des livres sans le savoir. Ils gribouillent des dessins à l’autre bout du monde, se les font relier en très beaux fanzines (publications à compte d’auteur) de 20 pages par un ami imprimeur. Ils les offrent autant qu’ils les vendent, ramassent les prix les plus distingués d’Expozine (la foire du livre indépendant de Montréal), puis s’étonnent que toutes les maisons d’édition locales veuillent faire de leurs barbeaux un vrai livre. Leur modestie n’est pas fausse, non, c’est peut-être qu’ils sont trop occupés à travailler à l’Office national du film, à donner des cours de journalisme à Concordia ou encore à illustrer de temps à autre la couverture du Mirror pour prendre au sérieux leurs délires ojingogoïens.

Pour Matthew Forsythe, le livre est à présent chose faite. Drawn & Quarterly, célèbre éditeur anglophone de Montréal publie cette rentrée Ojingogo. S’y retrouvent les trois précédents fanzines du même nom, retravaillés, réorganisés et largement augmentés d’inédits. L’ouvrage, classé par son éditeur dans la collection Petits Livres (en français dans le texte), est un beau petit objet, à l’image de son contenu. En effet, c’est la beauté qui prime dans le style de Matthew Forsythe : ses dessins sont avant tout mignons. Tellement mignons qu’ils se passent de grandes structures narratives.

Ojingogo n’est pas une histoire à comprendre, mais un monde à interpréter, à explorer. Et l’on saute à pieds joints dans cet univers étrange plein de références asiatiques, comme on passerait de l’autre côté du miroir.

Ojingogo, Matthew Forsythe, éditions Drawn & Quarterly