2 octobre 2008

Grosse Fatigue (Tantrum, Jules Feiffer)


Les éditions Mécanique générale proposent la tardive traduction française de Tantrum (grosse colère), écrit en 1979 par l’Américain Jules Feiffer. Une crise éloquente de la quarantaine, entre douce moquerie et amère tendresse.

« Léo, tu as des responsabilités. » « Ne prononce pas ce mot ! Je le déteste ! Je le déteste ! » Dans un « Waaaaa » envahissant toute la page, Léo s’enfuit du bureau du juge, où sa femme Carole l’avait traîné.

Léo a 42 ans, une femme, deux enfants. Il s’emmerde au boulot. Le soir, il s’assoit sur le rebord de la fenêtre, au troisième étage, et regarde dans le vide. On appelle ça une dépression. Cela touche plein d’hommes mariés, et sûrement autant de femmes. Alors Léo, au bout du rouleau, se roule par terre, hurle « Maman » et se transforme en enfant. Là, comme ça, sur le sol, en couche-culotte.

Léo a deux ans, une femme, deux enfants. L’histoire de Tantrum démarre ainsi, et tout y passe, telle une sublimation de la crise de la quarantaine : la compétition avec l’unique frère qui semble avoir tout réussi, la recherche de l’attention de ses soeurs, l’accès à la figure du père qu’il ne faut jamais déranger et, enfin, la mère, objet de tant d’amour et de haine, qui lui ferme sa porte et son coeur. Léo cherche alors l’amour dans les bras d’autres femmes. Il voudrait que celles-ci « lui pincent les joues, lui tapotent le ventre, le dorlotent avec douceur et dévotion ». Rien que cela.

UN TRAIT DE CRAYON COLÉRIQUE

Le personnage de Léo n’est pas le seul à être en colère dans Tantrum. Il y a fort à parier que Jules Feiffer ait usé de la sienne pour écrire une telle diatribe contre le monde des adultes. Car tout son trait crie : un premier jet vif et rapide, un lettrage exagéré (que l’éditeur Jimmy Beaulieu a pris soin de reproduire à la main dans sa version française) et surtout l’expression d’urgence édifiant les visages dessinés. On pourrait presque imaginer l’auteur déchirer son papier d’un coup de crayon trop violent. L’histoire de la BD compte trop peu d’exemples où le trait soutient si bien le propos. Quant à la virtuosité du brouillon, elle ne s’est guère autant épanouie par la suite que dans le style du Français Blutch.

Une image par page, une scène par image : publié la première fois en anglais en 1979, l’ouvrage emprunte au style du dessin de presse. Mais c’est bien une longue histoire qu’il raconte, inaugurant, dans la trace de l’auteur Will Eisner, ce que l’on appellera aux États-Unis le graphic novel (roman graphique), mouvement ayant offert à la BD ses lettres de noblesse.

Un brin trop masculin, Tantrum rachète sa part aux femmes dans ses dernières pages. Sa conclusion en pied de nez est aussi comique que rassurante, nous laissant refermer un petit chef-d’oeuvre qui a finalement très peu vieilli.

Tantrum (grosse colère), Jules Feiffer, Mécanique générale/Les 400 coups. Traduit de l’américain par David Turgeon et Josiane Robidas.