14 février 2009

Lost Song (Rodrigue Jean)

J’avais trouvé étrange que les Rendez-vous du cinéma québécois programment deux années de suite Tout est parfait. Eh bien, plus étrange encore, ils ne programment pas du tout Lost Song, le dernier long-métrage de fiction de Rodrigue Jean (Yellowknife, Hommes à louer). Les voies programmatrices des festivals sont impénétrables… Qu’à cela ne tienne, le film sortait ce vendredi en salle. En voici donc une petite chronique.


Pour se rendre là où Lost Song a lieu, il faut laisser la voiture sur le bord du chemin de terre, porter les sacs et le bébé sur le sentier, puis rejoindre le lac, le chalet d’été de Pierre et Elizabeth, le chalet adjacent de la mère de Pierre, Louise. C’est dans ce coin perdu que va s’égarer Elizabeth, jeune maman qui ne sait pas encore exactement comment tenir son nouveau rôle. La caméra scrute son état post-partum légèrement dépressif, l’arrivée du piano et la difficulté de se remettre à chanter, elle qui est cantatrice de profession.

Rapidement, quelque chose cloche. Les indices stylistiques sont sobres. La faible profondeur de champ isole Elizabeth des autres personnages : elle est focussée quand son mari ne l’est pas, ou inversement. Alors qu’elle berce son bébé dans la tiédeur du soir, elle sort puis rentre du cadre – un plan fixe – plusieurs fois de suite, tout comme elle oscille sur la frontière entre réalité et folie inquiète.

Les indices narratifs sont, quant à eux, beaucoup moins subtils. Ils viennent alimenter une tension intense chez le spectateur, et resserrent l’étau autour d’une conclusion qui demeure improbable dans la vraie vie mais devient inévitable dans Lost Song. La chaleur étouffante, les bruits dans le grenier, une baffe inexpliquée, un chat empoisonné que l’on enterre, le départ de la seule amie d’Elizabeth, Naomi – incarnant à la fois jeunesse, confiance et liberté –, les coups de klaxons hystériques d’un père davantage en colère qu’il n’est inquiet…

La vraie inquiétude, c’est la caméra qui la porte. Elle suit les pas d’Elizabeth qui s’enfonce dans la forêt (ô combien symbolique), nous la montrant de dos, dans toute la splendeur de son instinct maternel ravivé au contact de la nature.

Dans Lost Song, la caméra scrute toujours la mère, et ne la juge jamais. Notons qu’elle n’en a pas besoin puisque les spectateurs ne se gênent pas pour le faire : « Ça, c’est pas fort », a murmuré ma voisine de gauche pendant la projection. À l’écran, Elizabeth venait de laisser son fils seul sur la table à langer pour décrocher le téléphone. La suite de la scène donne entièrement raison à ma voisine (décidément, les poupons sont maltraités par le cinéma québécois, rappelez vous une scène similaire dans Continental, un film sans fusil). Mais ce n’est pas, mais alors vraiment pas, l’objectif du film.

Il semble pourtant que Rodrigue Jean nous ait clairement signifié quel personnage il fallait soutenir. Avec une économie de mot des plus efficaces, il filme la belle-mère dépossédant Élizabeth de ses moyens maternels. Puis, il révèle la part machiste et dégoûtante du mari. Ces deux personnages accusateurs, dépeints ainsi assez schématiquement, perdent leur personnalité de Louise ou Pierre pour devenir « la belle-mère » et « le mari ». C’est que Lost Song n’est déjà plus un fait divers, bien qu’un journal classerait l’affaire dans la colonne les relatant, mais une histoire exemplaire, de laquelle on peut tirer leçon.

Que l’on aime ou pas les films à morale (moi je ne les aime habituellement pas beaucoup) Lost Song tient son plus bel intérêt dans la sienne. Et dans la manière presque involontaire dont il la délivre. Entre nous, j’espère qu’à l’avenir, ma voisine de fauteuil réfléchira deux fois avant de commenter l’incapacité d’une mère à élever ses enfants.