18 février 2009

Papa à la chasse aux lagopèdes, un film de famille en Haute Définition

Les Rendez-vous du cinéma québécois démarrent demain, et la billetterie ouvre aujourd'hui à la Cinémathèque (335, boul. de Maisonneuve Est). J'ai imaginé certains d'entre vous dans une situation précise : vous n'avez pas de temps, ou pas d'argent, et vous ne pouvez voir qu'un seul film pendant tout le festival. Eh bien, si j'étais vous, j'irai voir Papa à la chasse aux Lagopèdes, le dernier long-métrage de Robert Morin.

Papa à la chasse aux lagopèdes

Pourquoi ? Parce que c'est toujours intéressant, au cinéma, de ne pas faire semblant que la caméra n'existe pas, qu'il n'y a personne derrière pour la tenir. Robert Morin semble le spécialiste québécois de la question : il aime détourner l'espèce de convention qu'à le 7ème art de fiction d'effacer le plus possible ses traces d'énonciation. Bien-sûr, il n'est pas le seul ni le premier à titiller cette habitude. Les plus marquants activistes de la rupture de l'illusion cinématographique se situent dans les années 1960, avec quelques cinéastes de la nouvelle vague. (C'est Belmondo qui dit en riant "Allez vous faire foutre" aux spectateurs d'À bout de souffle de Jean-Luc Godard). Vous pouvez revoir le superbe et plus récent Caché, de Michael Haneke, qui soulève également cette question de la dissimulation du cinéaste.

Caché

Dans plusieurs de ses réalisations, Robert Morin installe au centre de sa fiction un personnage filmant. C'est ce personnage qui devient le responsable des images que le spectateur voit à l'écran. Dans Quinconque meurt, meurt à douleur, il s'agit d'un caméraman de journal télévisé. Dans Petit Pow Pow Noël, c'est Robert Morin lui-même qui filme son père en train de mourir (impossible d'y discerner le vrai du faux). Et puis, dans Papa à la chasse aux Lagopèdes, c'est un homme d'affaire verreux (une sorte de réplique de Vincent Lacroix) qui se filme, fuyant la police, pour tenter d'expliquer ses gestes malhonnêtes à ses deux petites filles. Ce dispositif que Robert Morin répète ne permet pas seulement de parler de l'énonciation. Il est surtout la cause et la conséquence du phénome de la démocratisation de la caméra. Beaucoup en possèdent une, et tout le monde est a peu près capable de faire son propre film, en commençant souvent par filmer sa famille.

Papa à la chasse aux Lagopèdes

Sauf que là, pour le coup, le personnage cinéaste de Papa à la chasse est un très très très riche monsieur, alors il peut se payer une caméra HD, le top du top des caméras numériques, un appareil qui vaut un peu plus cher que la fonction movie de nos cellulaires. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir un superbe clin d'oeil ironique de Morin... Le numérique était l'esthétique du pauvre, celle qui a permis aux cinéastes de produire vite et pas cher, et voilà que Sony nous invente cette nouvelle caméra, certes numérique mais cette fois absolument inabordable. Je m'interromps pour citer Mike Figgis, réalisateur de Time Code (film selon moi très mauvais mais cependant louable pour ses bonnes intentions) :

" Hollywood est terrifié. Ils ont peur, car si je prouve que je peux faire un film avec moins de 100 000$ - avec des vedettes en plus – et l’équipement utilisé peut se transporter dans ma voiture, cela va faire peur à une industrie qui a surinvesti dans le matériel technologique… Alors qu’est-qu’Hollywood a fait ?, qui selon moi est vraiment ridicule, ils ont prétendu que la révolution numérique est cette chose appelée « Haute Définition » ou « Lucassound » ou Lucas ceci ou cela. Ce qu’ils essaient réellement de faire est d’esquiver l’attaque en disant : nous sommes du même côté que vous. Cependant, ce qu’ils disent plutôt est : s’il-vous-plaît ne partez pas avec notre argent. "

Alors voilà, ce que fait Morin, c'est que cette caméra Haute Définition, il l'utilise tout de même. Et par la même occasion, il nous explique toute sa fonction : un beau jouet pour personnes beaucoup trop riches.

D'ailleurs, vous pouvez aussi aller voir Papa à la chasse aux lagopèdes pour des raisons très éloignées des choix formels dont je vous parle ici. Vous pouvez simplement y aller pour réfléchir aux gens trop riches.

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Papa à la chasse au Lagopèdes, Robert Morin. RVCQ, Cinémathèque québecoise, 21 février 2009
17 h 15. En présence de l'interprète François Papineau.